L’héritage n’est pas à vendre

©Musée National de Beyrouth

« The Heritage is not for sale » ! Une campagne de sensibilisation au service de la protection du Patrimoine a été lancée le 12.12, conjointement par l’Unesco, le Ministère de la Culture libanais et la DGA, au Musée National de Beyrouth. Cette compagne sera reliée par les réseaux sociaux pour « la lutte contre le pillage et la contrebande de biens culturels ».

Nous saisissons cette occasion pour revenir sur la notion de patrimoine. Que signifie ce terme ? Est-il d’ordre privé ou public ? Comment est définie sa nature ? Quand est-il devenu une préoccupation d’ordre national et mondial ?

Le mot Patrimoine désigne des biens matériels et immatériels, ayant une valeur culturelle, artistique ou historique. Dans les biens matériels sont englobés les sites archéologiques, géologiques, industriels, architecturaux ou les objets d’art. Quant aux biens immatériels, ils regroupent les chants, les danses, la gastronomie, les contes, le savoir-faire. Ces biens peuvent appartenir à une entité physique (une personne, une association, une entreprise) ou à une entité publique (un pays, une région, une commune). Cet ensemble, généralement préservé, est restauré en cas de besoin, afin d’être montré au public, gratuitement ou contre une petite contribution (un droit d’accès).

Apparue en France au XIIe siècle, la notion de « patrimoine » (du latin patrimonium, héritage du père) s’est étendue pour désigner les biens de la famille. Cette notion s’est encore élargie par la suite pour s’intéresser aux biens de la nation, ceux à léguer aux futures générations. Elle s’impose plus explicitement avec le siècle des Lumières, aussi contradictoire que cela puisse paraître, elle s’affermit après la Révolution française. Cette même Révolution qui, avec les guerres de religions1, est le deuxième événement le plus destructeur de monuments français. A la Convention2, l’Abbé Grégoire (1750-1831), juriste et homme politique révolutionnaire, affirmait que « le respect public entoure particulièrement les objets nationaux qui, n’étant à personne, sont la propriété de tous (…) Tous les monuments de sciences et d’arts sont recommandés à la surveillance de tous les bons citoyens ».

Plus tard, Henri Bergson (1859-1941), philosophe français, eut l’idée d’étendre la notion de Patrimoine en participant, en1921, à la naissance de la Commission Internationale de coopération intellectuelle. A la fin de la 2ème Guerre Mondiale, en 1945, l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) est créée et son siège international est fixé à Paris. Son objectif est de protéger le patrimoine culturel en péril suite à ce conflit. Lors de sa 17ème conférence, en 1972, l’Unesco adopte une convention pour la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel.

Le Liban, proche de la France, avait déjà suscité un intérêt scientifique, en particulier avec la mission d’Ernest Renan, de 1860 à 1861, à l’occasion de l’expédition française de Napoléon III. Cela se poursuite durant la période du mandat avec les missions de fouilles et plus tard avec l’Indépendance, l’ouverture du Musée national, la création de la DGA, etc. période que nous aborderons prochainement dans un autre article. La notion de patrimoine, prit son ampleur en 1984, quatre sites libanais sont inscrits à la liste de ce patrimoine mondial : Anjar, Baalbek, Byblos et Tyr. Suivra en 1998, la Vallée Sainte de la Qadisha et la Forêt des cèdres. Depuis 1996, huit lieux historiques et naturels ont postulé pour intégrer ce patrimoine mondial3.

Désormais la notion de Patrimoine est connue et reconnue de par le monde. Chaque homme et chaque femme se sente concerné par leur patrimoine, privé en premier, mais aussi national et, à plus large échelle concerné par le patrimoine du monde, ce monde devenu un grand village. Les informations circulent à une rapidité époustouflante et les images de pillage, de destruction ou de catastrophe naturelle, ne laissent personne indifférent. Sans revenir sur tous les événements ni citer tous les dérapages, nous nous arrêtons sur trois exemples pertinents : tout le monde a été secoué par la destruction à l’explosif des statues de Bouddha en Afghanistan, le pillage du Musée National d’Irak, la destruction du temple de Baal dans la cité de Palmyre en Syrie et encore ….

Ces actes, visibles aux caméras, sont filmés et diffusés à grande échelle, pour information en premier, mais pas que. Des fois ce sont des images de propagande ou de manœuvres visant à manipuler l’opinion. Soit ! Mais les citoyens restent vigilants et savent démêler le vrai du faux. Néanmoins, le plus dangereux reste le pillage qui se fait en douce, souvent dans les bureaux ou salons feutrés, hors de portée. Les trésors subtilisés clandestinement qui passent les frontières, dans des attachés caisses, malgré la vigilance des services de sécurité. Ces trésors, souvent accompagnés de faux certificats, vendus par des personnes peu scrupuleuses, profitant des marchés parallèles, pour des prix exorbitants et usant de stratagèmes très sophistiqués pour berner les acheteurs. Rappelons ici l’affaire de la tête de Taureau de Byblos.

Heureusement, il y a des équipes qui veillent, officiels, policiers, archéologues et autres. Tous ceux qui travaillent dans l’ombre, sans rechigner ni sur les moyens ni sur la vigilance. Mais également, toutes les petites associations de bénévoles, les ONG, les collectifs citoyens qui ne ménagent pas leurs efforts pour sensibiliser, informer, revendiquer, plus de transparence et de surveillance. Des journées portes ouvertes, des colloques, des sites internet, des manifestations, des performances de rue … tout, absolument tout est mis en place pour sauver, sauvegarder, préserver, conserver, protéger ce qui nous tient à cœur, mais pas seulement. Surtout ce qui constitue notre histoire, nos racines, notre mémoire d’homme et de femme. Ce à quoi nous tenons profondément dans un seul but, celui de transmettre aux futures générations.

Nous sommes tous responsables, complices, veilleurs. A nous de choisir le camp dans lequel nous souhaitons agir et progresser. Rappelons-nous que quelques siècles auparavant, les vestiges étaient considérées comme des ruines et étaient souvent réutiliser à bon escient, comme les frises antiques pour décorer leurs maisons ou les statues pour agrémenter leurs jardins. Les gens n’avaient pas encore le même regard que nous posons actuellement sur les richesses culturelles et naturelles qui nous entourent. Avec notre monde qui bouge à une vitesse grand V et les projets les plus fous et les finances sans limites, les risques sont encore plus énormes. C’est à chacun de nous de prendre conscience et d’agir, soit nous voulons un monde respectueux de la diversité synonyme de richesse, soit nous cherchons un environnement fade sans odeur, ni couleur, ni valeur, juste une société remplie de sous où tout est négociable à condition d’y mettre le prix.

Par cette campagne l’Unesco rappelle l’engagement pris depuis la Convention de 1970 et plus récemment avec la résolution 2347 du Conseil de sécurité, renforçant cet engagement et exhortant les États membres à proposer des listes de personnes, groupes, entreprises, entités, impliqués dans ce type de trafic et priant d’élaborer une large coopération policière et judiciaire. Monsieur, Hamad el-Hamami, directeur du bureau régional de l’Unesco, précise que la protection du patrimoine culturel « est un vecteur authentique de la mémoire et par conséquent, une étape pour la construction de la paix, particulièrement dans cette partie du monde, dont le patrimoine historique est gravement endommagé par les guerres, le vol et les pillages ».

 

  1. Conflits qui ont ravagé le royaume de France dans la seconde moitié du XVIᵉ siècle et où se sont opposés catholiques et protestants.
  2. Régime politique en France, mis en place lors de la Révolution, du 21 septembre 1792 au 26 octobre 1795, elle succéda à l’Assemblée Législative et fonda la 1ère République.
    • Centre historique de Saïda
    • Centre historique de Batroun
    • Temple d’Echmoun
    • Les Sources, la vallée de l’Oronte et ses monuments
    • La vallée de Nahr Ibrahim et ses sites archéologiques
    • La vallée de Nahr El Kelb et ses sites archéologiques
    • Le site naturel de la région du Chouf
    • Le parc naturel de l’Ile des palmiers (face à Tripoli)

 


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